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Les mélodies d’Aymé Kunc rendues au public

 

Si la renommée musicale de Toulouse, grâce à sa tradition du Bel-Canto et au rayonnement de son Théâtre du Capitole au XXe et au début du XXe siècle, est bien connue, on ignore cependant que la ville a vu naître de nombreux compositeurs. En ne considérant seulement que la prestigieuse distinction du Prix de Rome de musique, qui récompensait les jeunes compositeurs talentueux, Toulouse fut la première ville de Province pourvoyeuse de lauréats : entre 1847et 1927, neuf Grands Prix en sont originaires. Aymé Kunc (1877-1958) est l'une des figures les plus intéressantes : à une époque où l'on faisait carrière à Paris, il tint à rester toulousain par amour de sa ville natale, pleinement investi par la mission de division musicale qui lui incombait à la tête du Conservatoire et de l'Orchestre de la Société des Concerts (futur Orchestre du Capitole). Il se permit même de refuser en 1928 un poste de chef d'orchestre à l’Opéra de Paris. Enfin, la centaine d'œuvres qu'il nous laisse révèle un musicien fin et authentique, dont le langage, au-delà des influences des grands courants de son époque, est l'expression d'une puissante personnalité dont la nature désintéressée lui a fait négliger tout souci de postérité.

Un des genres les plus caractéristiques de la période de renouveau musical qui s'amorce en France à partir de 1870, est celui de la mélodie : pas un compositeur qui ne se soit adonné à la composition de ces musiques intimes pour chant et piano, expression du rêve et de l'absolu... Lorsque Aymé Kunc esquisse ses premières pages, Fauré, Duparc, Debussy ont déjà laissé certains de leurs titres les plus connus. Comparé au nombre de mélodies de certains compositeurs (près de deux cents pour Massenet et Gounod, une centaine pour Saint-Saëns, Fauré et Debussy), le corpus de Kunc est réduit : treize mélodies, deux chansons et une vocalise. Elles constituent néanmoins un ensemble cohérent dans lequel se dessine l'évolution du compositeur et permettent de mieux cerner le genre tout en sortant des salons parisiens dans lequel il s'est épanoui.

Les premiers essais sont liés aux études du musicien : Sur l’eau est composé pour la distribution des prix au Conservatoire de Toulouse, en 1894 (prix de piano et d'harmonie), tandis que, deux ans plus tard, Où vont tes yeux ? est destiné à un examen de la classe de composition du Conservatoire de Paris. De cette période, se distingue surtout la Ballade pour Sainte Germaine sur un texte du poète toulousain Marc Lafargue (1876-1927). La nouveauté du traitement du texte est étonnante chez un compositeur de dix-neuf ans et en fait une pièce inclassable : l'adjonction d'un violoncelle est prétexte à une pièce instrumentale développée (près de dix minutes), dans laquelle la voix intervient seulement en filigrane. Outre ses proportions, l'œuvre, de par son sujet et l'origine de ses jeunes auteurs, peut être également considérée, d'un point de vue historique, comme précurseur d'un régionalisme naissant. Ce sont également deux mélodies de cette période, Le Voyage et Le Petit enfant qui furent les premières pièces publiées de leur auteur, en 1899.

L'obtention du Premier Grand Prix de Rome de Composition musicale, en 1902, aurait dû nous gratifier de nouvelles pages car, au cours de la première année à la Villa Médicis, les pensionnaires musiciens devaient écrire six mélodies. Malheureusement, Kunc, accaparé' par d'autres travaux, n'eut pas le temps de réaliser les six pièces demandées et ne composa qu'une seule mélodie, je ne sais pas de fleur, révisa les deux déjà éditées, et en « emprunta » une à son camarade consentant, André Caplet. Le rapport de l’Académie des Beaux-Arts, qui n'y vit que du feu, malgré sa réserve, est enthousiaste :

Si l'auteur ne s'est pas strictement conformé au programme en n'envoyant que quatre mélodies au lieu de six, le développement de ces morceaux semble cependant pouvoir suppléer dans une certaine mesure au nombre imposé par le règlement. Au point de vue de leur valeur artistique d'ailleurs, ces mélodies, particulièrement le « Voyage » et le « Petit Enfant » ne méritent que des éloges.

De retour à Paris, en 1907, Aymé Kunc, outre ses activités de chef d'orchestre au Théâtre Apollo, composa cinq mélodies dont une chanson sur un texte du poète occitan Goudouli (1580-1649). Après sa nomination à la tété du Conservatoire de Toulouse, en 1914, jusqu'à sa retraite en 1944, il n'écrira plus qu'une mélodie qui peut être considérée comme l'un de ses chefs-d’œuvre : Apaisement sur un poème de Maurice Martin (1861-1941), poète bordelais.

Les textes retenus par Kunc nous renseignent sur ses goûts littéraires et ses amitiés. Les noms de Louis Marsolleau, adepte du Chat noir, connu pour ses écrits érotiques, et Numa Blès, parolier d'Erik Satie (La Diva de l'Empire) nous dévoilent un Aymé Kunc fréquentant Montmartre. Les poèmes associant l'amour à des fins mélancoliques ont cependant sa préférence, et Armand Silvestre (1837-1901), d'inspiration parnassienne, poète favori de Massenet et Fauré, est également celui de Kunc puisqu'il mit cinq de ses poèmes en musique.

De cet ensemble, Aymé Kunc ne retiendra que cinq mélodies qui seront régulièrement chantées avec accompagnement de piano ou d'orchestre (Le Voyage, je ne sais pas de fleurs, Printemps, Soleil d'automne et Apaisement). On peut penser que les sept premières furent écartées en raison de l'évolution de son style, de même celles qui lui paraissaient trop liées aux circonstances dans lesquelles elles virent le jour. Elles méritent toutefois d'être découvertes et leur première audition constitue en soi un événement qui s'inscrit dans le mouvement actuel de reconnaissance du patrimoine musical français du début du XXe s.

Emmanuel Pélaprat

(article publié dans Midi-Pyrénées Patrimoine)